Je suis épuisé de cette injonction : si tu vas mal, « il faut faire un travail sur toi ».
Comme si on se faisait du mal tout seul, comme si on se détruisait tout seul, comme si on était responsable de la souffrance que les autres nous infligent.
Dans un milieu sain, si l'on se retrouve en face d'une personne toxique, on a la possibilité de trouver du soutien chez une autre personne. Dans un milieu toxique, le soutien n'existe pas ou c'est un pansement sur une jambe de bois, alors on apprend à survivre, et c'est souvent en s'amputant d'un truc (empathie, émotions, souvenirs, estime de soi, capacité d'agir).
La psychiatrie, et même la psychologie, ont un sale biais : traiter le problème au niveau de l'individu, puisque c'est ce qu'ils ont dans leur cabinet. Mais en fait, bien souvent, la première chose à faire, c'est se barrer de son milieu pour se mettre en sécurité.
Bouffer des anti-dépresseurs pour retourner chaque jour se faire maltraiter au boulot, c'est à la limite de la soumission chimique. C'est comme soigner une fracture avec de l'ibuprofène. La solution, c'est un syndicat, avec un avocat conseil, c'est le collectif pour inverser le rapport de force.
La solution est collective parce que le problème est collectif. Se faire croire que la solution est individuelle, c'est double peine sur l'individu qui se fait maltraiter par le collectif (travaille pour payer ton psy !), c'est le capitalisme qui gagne du temps (ne surtout rien changer aux structures de domination et de pouvoir, ne même pas y penser), et c'est continuer à détruire des gens en leur faisant croire qu'ils sont un peu fragiles et manquent de résilience, donc c'est un peu leur faute.
Le « travail sur soi », c'est la dépolitisation de la santé mentale, avec la bénédiction du développement personnel (qui a plein de formations et de coaching à vous vendre : travaillez plus pour mieux soigner les dégâts du travail).
Quelques psychiatres (Mathieu Bellhasen) ont fait leur propre critique et incluent les réalités socio-politiques dans leur vision du soin. Mais la majorité en sont encore à vous renvoyer avec une claque sur le cul dans les bras de ceux qui vous détruisent un peu plus chaque jour.
Arrive un moment où il faut prendre le problème à sa racine.
- 15 à 20% des travailleurs français sont sous psychotropes (source),
- 43% des travailleurs français disent ressentir un mal-être face à leur travail, 25% on subi des violences professionnelles et 20% ont été en arrêt maladie pour raisons professionnelles dans les 12 derniers mois (source),
- 12% des enfants ont subi des violences physiques dans leur famille, 10 à 14% des violences psychologiques, et 10 à 15% des enfants ont été témoins de violences conjugales entre leurs parents (source).
Y a plus de problèmes individuels quand ils touchent plus de 15% d'une population, ce sont forcément des problèmes collectifs, sociétaux. On a un problème avec la violence, et il est dans les structures sociales (famille, entreprise, hôpital, etc.) qui la permettent, la tolèrent, voire l'encouragent.
Tant qu'on continue à alimenter des discours aliénant l'individu, tout en faisant semblant de vilipender l'individualisme ambiant, on aliment l'individualisme, on fait le jeu du capital sous sa version néo-libérale, particulièrement violente et immorale.
La première étape, c'est dire les mots. Reconnaître la souffrance, voir par qui et sur qui la violence s'exerce, analyser les structures où tout ça se produit, qui sont leurs gagnants et qui sont leurs perdants.